MAIGRET ET LE MORT AMOUREUX Un pur régal de cinéma


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Le commissaire Maigret, figure mythique née sous la plume de Georges Simenon, continue de hanter les écrans. Après le Maigret massif de Depardieu mis en scène par Patrice Leconte, voici une nouvelle incarnation signée Pascal Bonitzer, qui réalise et scénarise Maigret et le mort amoureux. Ce film est une adaptation libre et subtile du roman Maigret et les vieillards (1960), où le cinéaste plonge le célèbre policier dans les salons feutrés des beaux quartiers parisiens.

Pour orchestrer cette plongée dans l’aristocratie, Bonitzer a choisi de transposer l’action au début des années 2000 – un décalage malin qui confronte le commissaire, avec ses préjugés du XXe siècle, à un monde qui s’accroche désespérément à ses traditions face au temps qui passe. Le tournage, concentré sur cinq semaines entre février et mars 2025, s’est déroulé essentiellement dans le 7e arrondissement de Paris, au cœur de ces hôtels particuliers et rues cossues (rue de Bellechasse, rue Jacob, abords du Palais de justice ou même canal Saint-Martin pour quelques extérieurs rares).

L’atmosphère feutrée, presque théâtrale, imprègne chaque plan. Denis Podalydès endosse le pardessus mythique avec une finesse remarquable. Plus frêle que ses prédécesseurs (Gabin, Depardieu ou encore Commini), il incarne un Maigret intérieur, dont la force réside dans l’intelligence vive, la malice discrète et une humanité joyeuse.

Loin de la pègre habituelle, le voilà dépaysé parmi les antiquaires, les diplomates et les aristocrates catholiques qui méprisent l’époque moderne. L’intrigue s’ouvre sur l’assassinat d’un ancien ambassadeur, Monsieur Berthier-Lagès, retrouvé criblé de balles chez lui. L’enquête révèle une longue liaison épistolaire – passionnée mais platonique – entretenue pendant cinquante ans avec une princesse récemment veuve. Les deux morts sont-elles liées ? Dubitatif, Maigret tapote ses dents avec le tuyau de sa pipe, geste signature qui trahit son trouble face à ce milieu opaque.

Le quartier lui-même devient exotique : hôtels particuliers, galeries de peinture, salons lambrissés. Notre commissaire, en tweed et chapeau, navigue entre un jeune diplomate arrogant du Quai d’Orsay, un neveu hautain, un héritier désemparé – tout ce petit monde en blazer et cravate. Face à eux, Maigret reste fidèle à ses goûts simples : sandwichs, bière, et surtout ces déjeuners à la maison où Irène Jacob prête à Madame Maigret un charme malicieux et complice. Ses recettes, on le sait, restent incomparables.

Mais le personnage le plus fascinant reste sans doute la gouvernante, cette « vieille fille » catholique dévouée corps et âme à son patron. Anne Alvaro la campe avec une intensité saisissante : énigme vivante, insaisissable, toujours à côté de la plaque dans ses réponses, elle subjugue et déroute à la fois.

Pascal Bonitzer signe un film dense, efficace et élégant. Derrière l’énigme policière se dessine un portrait crépusculaire d’un monde en fin de course, avec une touche de théâtre antique et de tragédie feutrée. Après la projection, le spectateur repart avec ses propres doutes : qui a vraiment tué l’ambassadeur ? Chacun devient un peu Maigret, libre de son interprétation. Maigret n’appartient plus depuis longtemps à Simenon seul. Il appartient à nous tous. Et cette version, introspective et malicieuse, prouve une fois de plus que le commissaire sait encore nous surprendre. un Maigret à (re)découvrir sans modération !