« L’Affaire Bojarski » : biopic romanesque et fascinant


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Une histoire vraie de l’après-guerre, celle d’une figure trop longtemps oubliée de notre histoire : voilà ce que nous propose Jean-Paul Salomé avec L’Affaire Bojarski.

Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais réfugié en France pendant la guerre, met ses talents au service de la Résistance en fabriquant de faux papiers durant l’Occupation. À la Libération, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions. Condamné à des petits boulots mal payés, il végète… jusqu’au jour où un truand lui propose d’utiliser son génie pour fabriquer de faux billets. Commence alors une double vie vertigineuse, jusqu’à ce que l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France, se lance à ses trousses.

Aujourd’hui reconnu par la Banque de France comme le plus grand faussaire de l’histoire (on le surnomme même le « Cézanne de la fausse monnaie »), Bojarski est incarné par un Reda Kateb bouleversant de justesse et d’humanité. Rarement une histoire authentique n’a autant de romanesque à offrir.

La reconstitution historique est bluffante : des années 40 aux années 70, chaque époque respire la vérité. Reda Kateb y est éblouissant en jeune ingénieur fier, doté d’un beau sens moral, mais heurté de plein fouet par le racisme et les difficultés d’intégration. Devenu faussaire malgré lui – d’abord en anciens francs, puis en nouveaux –, il se retrouve au cœur d’un duel tendu avec le commissaire Mattei.

Le scénario parvient surtout à se déployer en un portrait délicat d’un couple à travers les décennies (magnifique Sara Giraudeau en épouse mise à l’écart), distillant émotions sourdes et réflexions profondes. Le spectateur ne peut s’empêcher de se poser la question : à sa place, qu’aurions-nous fait ?

L’Affaire Bojarski mise tout sur la lisibilité et l’élégance : un découpage limpide, une caméra calme, des mouvements sobres. Les décors, la lumière feutrée, les textures soignées créent une atmosphère où chaque détail compte. Les scènes d’atelier sont d’une beauté rare : on y ressent presque l’odeur de l’encre, la précision maniaque du geste, la concentration quasi religieuse du faussaire.

Reda Kateb incarne un homme littéralement obsédé par son art, bien plus que par le danger qui le guette. Face à lui, Bastien Bouillon campe un Mattei rigoureux, patient, presque monacal – leur face-à-face fonctionne sans un mot de trop. Sara Giraudeau, elle, apporte la dimension intime et fragile, celle des non-dits qui pèsent au fil des années.

Après La Daronne (2020) et La Syndicaliste (2022), Jean-Paul Salomé signe avec L’Affaire Bojarski un polar d’envergure, porté par un casting remarquable et une mise en scène très maîtrisée. Un film qui se regarde avec fascination et qui continue de résonner longtemps après la projection.