

On a rarement vu un film bénéficier d’une si belle réception, amplement méritée. L’Agent secret nous transporte dans un Brésil animé et ensoleillé, en 1977. C’est la dictature et le carnaval ; c’est noir, ambitieux, beau, fou, plein de délires réalistico-magiques. Quand le récit démarre, le protagoniste Marcelo, incarné par Wagner Moura – surtout connu pour son rôle dans la série Narcos (2015) –, est en route pour Recife, sa ville natale. Il vient de São Paulo, où il a travaillé comme chercheur dans une université.

Une première scène plante le décor, morbide : dans une région rurale quasi désertique, Marcelo s’arrête à une station-service pour faire le plein de sa Coccinelle et aperçoit le cadavre en décomposition d’un voleur tué, que personne ne vient réclamer…Ici, la violence suinte des personnages hauts en couleurs.

Avec L’Agent secret, le cinéaste brésilien signe un flamboyant thriller politique dont le héros tente d’échapper à des tueurs . Mélangeant les tonalités et faisant brillamment entrer en écho les menaces d’hier et d’aujourd’hui, le réalisateur – prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes – nous replonge dans cette période en mêlant fantastique, thriller paranoïaque et attaques contre Bolsonaro.

Mais le spectateur plonge aussi dans le cinéma américain des années 1970, à travers des références : la peur du requin sur grand écran comme catharsis pour un public en pleine dictature, un gamin rêvant de voir le film et… la jambe coupée retrouvée à l’intérieur d’un requin. Aussi, parce que le film adopte le registre de la fiction paranoïaque seventies transposée au contexte de la dictature militaire brésilienne.

En se nourrissant de ses souvenirs d’enfance, de l’actualité passée et présente, et des recherches qu’il a menées, Filho compose une œuvre foisonnante et bouillonnante, protéiforme. Elle résulte d’une hybridation – plutôt réussie – de nombreux genres et registres : du thriller et du western à la critique politique, en passant par le fantastique échevelé, l’absurde, le carnavalesque et le satirique… À travers elle, Filho oscille entre cinéma d’auteur et série B, dans un mélange audacieux de mythe et de réalité.

On sent dans L’Agent secret une cinéphilie aiguë : objectifs Panavision anamorphiques, mouvements de caméra, travellings optiques, usage du split-screen ou effets de double profondeur de champ obtenus grâce au split-dioptre… Filho rend hommage à des réalisateurs comme Brian De Palma. Alors que le carnaval fait rage, avec son lot de victimes plus ou moins accidentelles, Marcelo loge chez une vieille femme qui accueille des « réfugiés », des opposants traqués. Chez elle, il retrouve son fils Fernando, âgé de 9 ans

Le film fonctionne comme un « puzzle », avec des intrigues secondaires qui ne prennent leur sens que petit à petit, et de nombreux personnages secondaires importants qui donnent à l’œuvre sa dimension chorale.
Liens de voisinage et salles de cinéma permettent ici de tenir bon dans une période marquée par la violence et les disparitions d’opposants – une période où l’on pouvait ne pas revenir en vie d’un carnaval. L’attirail vintage (cols pelle à tarte, moustaches, cinéma diffusant Le Magnifique avec Belmondo, lettrage des devantures, tubes d’époque montés en synchronisation avec certaines scènes…) est de sortie. La durée des plans et la photographie capturent quelque chose du climat de Recife, de cette sensation d’être affalé sur une plage. On se laisse entraîner dans la balade, alors que le réalisateur veut nous égarer. À voir absolument !

