

Double prix d’interprétation féminine amplement mérité pour Virginie Efira et Tao Okamoto, deux actrices en état de grâce dans cette rencontre bilingue – entre français et japonais – qu’on doit au génial Ryūsuke Hamaguchi. Le réalisateur de Le Mal n’existe pas pose sa caméra à Paris dans ce qui pourrait bien être son plus beau film.
Présenté ainsi, on pourrait imaginer un film « intello », réservé à une élite politiquement engagée. Pas du tout : Soudain est un véritable OVNI cinématographique.

S’embarquer pour une séance de trois heures et quart est déjà, en soi, une aventure. Que l’intrigue se déroule principalement au sein d’un EHPAD constitue une gageure supplémentaire. Mais que, de surcroît, un propos philosophique ose nommer le capitalisme et en dénoncer l’impasse, cela tient, de nos jours, de l’exploit.

Soudain : Se regarder, s’écouter, accepter le risque et l’inattendu, c’est vivre pleinement.

Marie-Lou, directrice d’EHPAD idéaliste, nourrie par son passé d’anthropologue, est au bout du rouleau. Malgré la réticence de sa direction et de certains collègues, elle tente de mettre en place une méthode de soins bienveillante appelée « Humanitude ».
Le principe ? Ne plus traiter les résidents comme de simples patients et s’opposer à cette logique de rendement économique qui sape les derniers élans d’autonomie et de vie.

Mais ce temps d’attention supplémentaire accordé à chaque personne est-il compatible avec la réalité du terrain ? Vaste question qui pousse Marie-Lou, lors d’un de ses rares soirs de repos, à assister à une pièce de la dramaturge Mari Morisaki. Par un heureux hasard , celle-ci traite de la fermeture des asiles psychiatriques en Italie, au profit de thérapies plus humaines… C’est le point de départ merveilleux de cette rencontre improbable, pilier du cinéma d’Hamaguchi, qu’il conjugue ici avec ses obsessions familières : le tabou de la mort et la sensation de déliquescence indicible du monde.
Mari et Marie-Lou comprennent bien vite que le lien qui les unit repose sur la mise en pratique de leurs études respectives – l’anthropologie pour l’une, la philosophie pour l’autre – afin de « combattre un fonctionnement ».
En 3 h 16, on pourrait croire que Soudain s’offre le luxe d’aller dans toutes les directions, multipliant digressions et personnages.


Pourtant, le film d’Hamaguchi est d’une économie rare. Véritable exercice de style, il tord le temps et sa perception pour se tenir au plus près du réel. Le cinéaste s’autorise même une immense discussion-fleuve de quasiment une heure entre ses deux protagonistes. Toujours dans l’empathie, l’écoute et l’accueil, Soudain déploie une poésie infinie. Hamaguchi filme les corps avec pudeur et les embellit, allant jusqu’à imaginer une symphonie surprenante autour d’un massage de pieds…

Si toute la direction artistique repose sur cette douceur, les deux actrices principales – Virginie Efira et Tao Okamoto – l’incarnent pleinement dans leurs performances.

